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mercredi 22 novembre 2006

1997 : Pour le football à Bastia, c’est maintenant que ça se corse

Bastia

Article paru dans l'Hummanité, dans l'édition du 3 février 1997.
De notre envoyé spécial. PHILIPPE JEROME à Bastia.

C’EST un petit coin de paradis oĂą l’on ne sort pas souvent les parapluies. Au bout de l’impeccable pelouse d’entraĂ®nement, derrière les buts, une plage de sable gris, une mer Ă  la Tino Rossi et, pour complĂ©ter la carte postale, de grands oiseaux blancs qui vont Ă  tire d’aile vers la citadelle de Bastia se profilant au loin. C’est lĂ , entre un centre hippique et un village de bungalows sous les pins, en bordure de l’étang de Biguglia, que se retrouvent tous les matins les « Bleus ». Ces terrains appartiennent Ă  l’armĂ©e, plus prĂ©cisĂ©ment Ă  son Institut de gestion des oeuvres sociales (IGESA). Pour François NicolaĂŻ, le prĂ©sident du « Sporting », cette cohabitation rĂ©ussie entre l’un des puissants symboles de l’Etat et un club auquel les nationalistes corses font les yeux doux, est la preuve qu’il est possible « d’établir une certaine convivialitĂ© et de nouer des relations amicales entre des gens diffĂ©rents mais qui vivent en se respectant sur le mĂŞme territoire ».

François Nicolaï, une forte personnalité, déjà un personnage à Bastia. Lunettes d’intellectuel, mains d’ouvrier, la parole facile, le discours séduisant ou vindicatif, ce quadragénaire qui a fait des études à l’université de Nice, dirige une entreprise du bâtiment. Il a succédé, à la tête du Sporting, au président Filippi abattu à la veille du procès de la catastrophe de Furiani.

Un club sous influence ?
Dans les bars de la place Saint-Nicolas, il se chuchote que le Sporting qui brille aujourd’hui en championnat de D1 est sous la coupe, entre autres, de la Cuncolta naziunalista. « Voyez, nous rĂ©pond ironiquement le prĂ©sident en devançant nos questions, tout en nous faisant faire le tour du propriĂ©taire, les joueurs, les entraĂ®neurs, les dirigeants n’ont ni cagoule, ni kalachnikov ! » Et de prĂ©ciser plus sĂ©rieusement : « Le Sporting est administrĂ© par une association Ă  statut renforcĂ© et nous fonctionnons de façon la plus dĂ©mocratique possible. Le temps des prĂ©sidents qui dĂ©cident de tout est rĂ©volu. Par exemple, c’est une commission, oĂą je ne siĂ©geais pas, qui a dĂ©cidĂ© des recrutements de l’intersaison dernière. Toutes les sensibilitĂ©s politiques, autonomistes et autres, sont admises dans l’association sauf une : jamais un homme de Le Pen ne mettra un pied chez nous ! »

Cette association - « un groupe de copains qui ne voulaient pas voir disparaĂ®tre le club », dit François NicolaĂŻ - nĂ©e en 1993, se transformera prochainement en SAOS. L’association devrait cependant conserver la majoritĂ© des parts « afin que celui qui a de l’argent ne puisse imposer sa loi », dit-on au siège du club. De l’argent, Bastia, qui avoue un budget annuel d’environ 50 millions de francs, n’en n’a pas suffisamment eu Ă©gard Ă  sa nouvelle ambition qui est de « renouer avec le passĂ© prestigieux du football corse », comme disent ses dirigeants. Allusion Ă©vidente Ă  l’épopĂ©e europĂ©enne de 1978. Mais ce n’est pas du cĂ´tĂ© de la municipalitĂ© que le club pourra trouver un soutien accru. Les Ă©diles municipaux, maire en tĂŞte, ne mettent pas souvent les pieds au stade. Non qu’ils dĂ©testent le football, au contraire. Entre la gauche bastiaise qui dirige la mairie et les nationalistes, qu’ils soient membres de la direction du Sporting ou supporters braillant des slogans antifrançais, la rupture est depuis longtemps consommĂ©e.

Passant cependant outre cette bouderie politique, la ville alloue une subvention de 2 millions de francs par an au Sporting tout en consacrant 800.000 francs aux autres clubs sportifs de Bastia. « Il nous sera impossible de faire plus pour le Sporting si nous voulons dans le mĂŞme temps continuer Ă  soutenir les autres sports qui ont une valeur socio-Ă©ducative aussi importante que le football et sachant que notre budget municipal n’est que de 320 MF », prĂ©cise l’adjoint aux finances Ange Rovère, qui a mis un point d’honneur « dans une ville pauvre », Ă  ne pas augmenter la pression fiscale depuis 1989 : « Les Bastiais ne peuvent plus faire d’effort supplĂ©mentaire. Nous n’allons pas Ă©trangler les contribuables pour le Sporting ! »

De toute façon, dans quelques mois maintenant, aucune municipalitĂ© ne pourra directement subventionner un club professionnel. Les dirigeants du football bastiais en ont conscience, qui placent leurs efforts sur le renforcement de leur association par des « petits porteurs », en recherchant de nouveaux sponsors privĂ©s et, comme d’autres, en mettant le paquet sur le centre de formation.

Recherche de sponsors
Les petits porteurs : ce pourrait ĂŞtre des passionnĂ©s de football ou des amoureux du Sporting comme François NicolaĂŻ qui est « tombĂ© dans la marmite des Bleus tout gosse ». Espèces en voie de disparition en Corse ? Actuellement la moyenne des spectateurs au stade de Furiani baisse inexorablement et oscille autour des cinq mille spectateurs. La faute au « pay per view » ? Certains dirigeants bastiais en sont persuadĂ©s qui envisagent de demander l’occultation de l’île lorsque le Sporting « passe Ă  la tĂ©lĂ© payante »... autour de laquelle on se rĂ©unit par petits groupes dans les villages.

Les sponsors privĂ©s : un reportage de TF1 dont on parle encore Ă  Bastia avait tentĂ© de dĂ©montrer que le plus gros partenaire du Sporting (3 MF par an) avait soudainement, après une phase de persuasion explosive, investi dans le football corse. « Ce que je peux dire, rĂ©plique avec force François NicolaĂŻ, c’est que lorsque le PDG de Nouvelles Frontières qui est un homme formidable, voit la une de « l’Equipe » avec comme titre : « l’envol de Bastia », il ne peut ĂŞtre que satisfait d’avoir sponsorisĂ© notre club ! » En fait, tant que l’économie de l’île sera comme aujourd’hui anĂ©miĂ©e, les sponsors locaux ne se trouveront pas sous le sabot d’un âne, mĂŞme corse.

Encore beaucoup Ă  faire
Le centre de formation : le Sporting lui consacre plus de 10% de son budget. Une trentaine de jeunes Corses ou recrutĂ©s sur le continent le frĂ©quentent. HĂ©bergĂ©s dans les bungalows de l’IGESA, ils ne sont pas pour autant en vacances au bord de la mer. Des conventions passĂ©es avec des lycĂ©es techniques et d’enseignement gĂ©nĂ©ral de Bastia leur permettent en alternance de poursuivre des Ă©tudes. Mais en ce domaine aussi l’inquiĂ©tude est vive : « Depuis l’arrĂŞtĂ© Bosman, les gros clubs français se font piquer leurs meilleurs joueurs, nous craignons qu’à notre tour ils viennent prendre les meilleurs jeunes que nous formons ! Il est temps que le gouvernement prenne ses responsabilitĂ©s », dit François NicolaĂŻ.

Loin apparemment de toutes ces considĂ©rations, Gilles, un Corse exilĂ© Ă  Paris oĂą, sa blouse d’agent hospitalier Ă  Bichat posĂ©e, il s’occupe du club des supporters, n’a d’yeux, ou plutĂ´t d’objectif photographique que pour « les gars ». Moravcik, clic-clac, Eydelie, clic-clac... « Je passe une partie de mes vacances Ă  suivre les entraĂ®nements. Inutile de vous dire que je me sens mieux ici qu’au Parc lorsque les skins ont sorti leurs banderoles « Corse, bienvenue en France ! » Ce racisme anti-corse est le fait d’une petite minoritĂ©, mais il a tendance Ă  s’exprimer ouvertement sur de nombreux stades du continent. »

N’empêche, Bastia réussit actuellement l’exploit de jouer dans le haut du tableau. Pourtant, le président reste lucide. L’équipe à la tête de Maure est maintenant attendue au coin du bois. Et sur le plan financier, le chemin est encore long pour atteindre les 100 millions de budget qui constituent aujourd’hui le socle minimum pour un club espérant aller loin dans les compétitions européennes. Et c’est maintenant que ça se corse.

J17 : Championnat de France des tribunes

Le Sporting qui recevait Grenoble la semaine passée a marqué 7 points supplémentaires.
Bastia est 8ème au classement, juste devant Amiens et derrière Grenoble.
Châteauroux, Créteil et Istres ferment la marche, tandis que Caen, Strasbourg et Metz sont dans le trio de tête
Voir le classement :